mardi 18 janvier 2011

Le bien-être au travail, entre "santé mentale" et "mental wellness"




L'OMS vient de publier un rapport intitulé " Santé mentale et bien-être sur le lieu de travail [Mental Health and Well-Being at the Workplace] ". Le point de départ de la réflexion est la crise financière récente et la fragilité des perspectives d'emploi qui en résultent : quels sont les effets sur les travailleurs ? Jouant sur la latitude sémantique du terme "santé mentale", le rapport s'engage également dans une analyse de l'emploi des personnes souffrant de troubles mentaux, que ceux-ci soient la conséquence ou la cause de difficultés professionnelles. Dans cette perspective, la prévention du stress au travail devient un enjeu de santé publique visant à réduire la prévalence des troubles mentaux en général et à garantir le "bien-être" psychologique pour tous. De ce point de vue, cette démarche n'est pas sans faire écho à la promotion grandissante, en contexte anglo-saxon, de la notion de "mental wellness" au travail - de bonnes intentions qui ne sont pas sans conséquences, selon certaines critiques.

" Les crises économiques sont aussi des crises sociales et psychologiques. […] En tant que consommateurs, les gens renoncent à des achats importants. Les employés font bien attention à ne pas être trop critiques ou à ne pas prendre trop vite un congé maladie. Les employeurs hésitent à prendre des risques, y compris dans leur vie personnelle. Une crise rend les gens incertains et anxieux ; ils se regardent avec une plus grande jalousie et tentent de préserver le plus possible leur propre poste. Il est difficile de les blâmer, puisqu'ils ont souvent une famille dont ils sont responsables. [texte original en anglais] " Voilà qui donne le ton : le rapport " Santé mentale et bien-être sur le lieu de travail [Mental Health and Well-Being at the Workplace] " de l'OMS fait de la crise récente un facteur de crispation sur les lieux de travail. Exigences de compétitivité accrues, moral en baisse, repli sur soi et peur du lendemain : les plus égoïstes des réflexes humains se trouvent ici décrits comme la conséquence logique du sentiment d'insécurité qui caractérise le marché de l'emploi post-crise.

Dans ce contexte, le rapport traite la prévention comme le soin des troubles mentaux de façon globale, que les troubles en question soient causés par le travail ou qu'ils lui préexistent : " Les personnes souffrant de problèmes de santé mentale peuvent être divisés en trois groupes. Entre un sixième et un tiers de la population en âge de travailler en Europe éprouve des symptômes tels que les troubles du sommeil, la fatigue, l'irritabilité et l'inquiétude, symptômes qui ne suffisent pas pour poser un diagnostic de trouble mental, mais qui peuvent affecter la capacité d'une personne à agir. Un autre groupe présente des symptômes qui correspondent aux critères d'un diagnostic de par leur nature, leur sévérité et leur durée (dépression et anxiété ou un mélange des deux). Ceux-ci seraient pris en charge par un professionnel de la santé s'ils se présentaient à lui. Un troisième groupe a ou aura une maladie mentale sévère telle que la schizophrénie ou un trouble bipolaire. [texte original en anglais] ".
Ce tableau symptomatique, qui rassemble pêle-mêle ce qui relève des possibles conséquences du mal-être au travail (stress, dépression) et les pathologies mentales dont l'étiologie est a priori étrangère au travail (schizophrénie, troubles bipolaires), est à comprendre en termes de prévention globale du point de vue de la santé publique.

C'est une approche similaire qui guide ce rapport gouvermental français de 2008. L'insécurité de l'emploi y est dûment listée comme facteur de risques psychosociaux, risques sont la prévention est justifiée par la prévention des maladies cardiovasculaires et des pathologies mentales pour l'ensemble de la population. Outre la question de la santé publique cependant, la visée principale de ces approches en termes de « bonne santé mentale » est de nature économique dans la mesure où il s'agit de d'éviter, selon l'OMS, les deux faces de la même médaille que sont l'absentéisme (être souvent absent de son lieu de travail pour cause de maladie) et le présentéisme (être présent sur son lieu de travail alors qu'on est malade, potentiellement contagieux, en incapacité d'être à son poste etc.), deux obstacles majeurs à la productivité et l'efficacité des organisations de travail.

Alors, Mens sana in corporation sano, un nouvel idéal ? Selon The Economist, cette pensée n'est pas entièrement positive : " [...] promouvoir le bien-être psychologique efface une frontière importante entre le privé et le public et soulève des questions sensibles. Les entreprises doivent-elles s'immiscer dans la vie émotionnelle des gens ? Peut-on leur faire confiance quant aux informations qu'elles rassembleront sur le sujet ? […] Peu de gens mettraient en doute l'idée qu'une bonne santé physique garantit une bonne productivité ; mais il ne va pas de soi qu'une attitude mentale positive soit bonne pour un travailleur ou sa production ; l'histoire montre que jusqu'à présent les gens décalés voire "inadaptés" [misfits] se sont révélés bien plus créatifs que les bienheureux optimistes. [texte original en anglais] " Cette prise de parti a le mérite d'attirer l'attention sur le fait que, à céder à l'obsession de la pensée positive comme norme, on risque d'attirer bon nombre de charlatans du "mental fitness", sans réelle compétence ni compréhension des enjeux liés aux problématiques professionnelles. La prise de conscience des limites de cette approche plaide sans doute aussi en faveur d'une distinction plus nette, dans l'analyse des risques psychosociaux, entre prise en charge médicale des troubles psychiatriques et recherche du bien-être psychologique des salariés.

Crédits photo : nico h, 2007

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